lundi 15 juin 2015

Le colosse des montagnes

Vu de loin, j'ai longtemps imaginé le cèdre comme une espèce de sapin hors normes. Je me disais quand même que ce "sapin" devait bien avoir quelque chose de spécial pour avoir été choisi comme symbole d'un pays.

Décembre 1988, lors de ma toute première visite au Liban, il n'était évidemment pas question d'aller voir les cèdres. La guerre, tout autant que la froidure de l'hiver, empêchait que l'on montât jusqu'à ce sanctuaire. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Un sanctuaire, un lieu de paix, une retraite qui se mérite. Mais de quoi parle-t-elle, pensez-vous... 
Si le Liban est le pays des cèdres, vous n'allez pas en croiser à tous les coins de rue. Et puis attention... il y a cèdre et cèdre ! Le plus répandu aujourd'hui, car plus facile à faire pousser, est le Cedrus atantica qui reboise plus rapidement les montagnes. Mais celui dont je vous parle est le Cedrus libani, l'espèce qui se raréfie et que l'on admire encore au nord du pays à 1925 mètres d'altitude, au-dessus de Bcharré, village du célèbre écrivain Khalil Gibran. 


Là, ce sont environ 370 cèdres géants, derniers vestiges d'une forêt qui couvrait la montagne libanaise. Plusieurs d'entre eux sont millénaires, voire pluri-millénaires...et vous toisent de leur hauteur pouvant atteindre 40 à 50 mètres. 

La première fois que j'ai pu enfin déambuler au milieu d'eux, j'aurais pu me prosterner devant une telle majesté. En réalité, je me suis arrêtée, ai posé ma main sur un de ces vieux troncs noueux, fermé les yeux et, en m'enivrant de leur parfum, les ai écoutés me raconter le vent qui les caresse sans jamais les ébranler, la neige qui les enveloppe telle une fourrure immaculée l'hiver, le soleil et la lune qui jouent sur l'horizontal de leurs longues branches d'un vert bleuté, et les amoureux qui gravent leurs serments comme s'ils déposaient un baiser sur l'écorce.

A Rhodes, le colosse, symbole de la résistance à l'envahisseur, était de bronze et n'a vécu que 60 ans. Au Liban, les colosses de la montagne, merveilles de la nature et fierté nationale, ont traversé les siècles, les guerres, les maladies, et se dressent encore dans le silence de la montagne.

"Ce sont des êtres divins sous la forme d'arbres" écrivait Lamartine. Il faut aller leur rendre humblement visite pour le comprendre. 

lundi 25 mai 2015

L'émotion au bout de la voix


Vous allez peut-être penser que j'ai un côté un peu rétro, à souvent souligner les traditions. Mais de quoi est donc faite l'identité d'un pays, d'un peuple, si ce n'est de ce socle que sont les traditions ? 

En voilà une impalpable, mais qui ne m'a jamais laissée indifférente bien que demeurant mystérieuse pour moi : le zajal ou "l'art d'émouvoir avec la voix". 

Il m'est arrivé d'être invitée à des mariages ou des repas festifs au cours desquels un ou deux "anciens" perpétuaient la tradition du zajal. Cette joute oratoire populaire en arabe dialectal qui a connu son âge d'or au Liban avant la guerre de 1975. Les zajalistes avaient un succès fou et étaient élevés au rang de poètes.


Au son des percussions, ils se lancent des défis syntaxiques et abreuvent l'auditoire de vers improvisés (ou appris par cœur) sur des thèmes comme la patrie et la femme. On y trouve aussi beaucoup d'humour avec parfois des connotations crues.

"A la nuit tombée / à l'insu des parents, je m'approche ivre de ma bien-aimée / j'embrasse ses lèvres enflammées / puisse-t-elle réchauffer mes lèvres gelées"...

"Impie je le suis à l'infini / du système et des chaînes je me suis affranchi / ma religion est celle-ci / la religion de la raison et de la vie"...

Certains y voient les influences des chants liturgiques syriaques et de la poésie persane (Antoine Boutros el-Khoueyri - Tarikh a'zajal al-loubnani). Parmi les nombreux textes de zajal, l'un des plus rares date du XIIIème siècle et traite de la chute des Croisés dans Tripoli.

Forteresse Saint Gilles de Tripoli
Après un vrai déclin, cette tradition commence à renaître depuis quelques années grâce à une émission de télévision locale qui a primé une dizaine de novices. Facebook se fait aussi le relais des amateurs.

Même si je n'ai jamais rien saisi à la subtilité de ces échanges, je les ai toujours perçus comme un miel qu'on laisse doucement fondre en bouche. Pour moi, c'est la saveur d'une langue alliée au velours des voix qui la déclament, et font naître un frisson intérieur. C'est aussi une ambiance où chacun est à l'écoute, goûte, savoure et apprécie en poussant des exclamations ou en applaudissant. C'est l'expression populaire d'un amour de la vie et du verbe.



jeudi 14 mai 2015

La "danse" du tric trac

Tout comme à Buenos Aires on danse le tango dans la rue, au Liban on y joue au tric trac. Une autre sorte de danse... celle des dés jetés qui roulent... celle des pions qu'on déplace et qui claquent contre le bois du plateau de jeu, tel le bruit des talons frappant le sol au rythme de la musique.

Sur le trottoir ou au café, les hommes se font face dans une joute précise et ancienne. Car c'est au Vème siècle que remonterait l'origine de ce jeu. On en trouve trace dans une épigramme dédiée à l'empereur byzantin Zénon. 

Il existe plusieurs versions de ce jeu qu'on appelle communément "tawle" (table). Pratiqué dans tout le Moyen-Orient, l'influence turque s'entend encore dans les chiffres criés par les joueurs à chaque lancement de dés : yek (un), dü (deux)... ! Encore un exemple du mélange culturel qu'est ce pays.

Cela reste tout de même un jeu populaire et masculin. Le fait d'y jouer dans la rue, ameutant les voisins, les passants... on s'invective, on crie, les coudes sur les dossiers des chaises qu'on a retournées, avec souvent un narguilé et un plateau de café à portée de main. Pas très féminin tout çà... mais bon...

Tout le monde n'adhère pas bien sûr, mais pour un œil extérieur, avide d'authenticité comme le mien, c'est un régal, une curiosité à ne pas louper. Un vrai ballet de sons, d'odeurs, de postures ! 

Aujourd'hui, malgré l'invasion des jeux vidéos, on trouve encore à Beyrouth des cafés où l'on joue au tric trac. Et puis c'est sans compter les "jeddo" (grand-pères) qui transmettent leur savoir à leurs petits-fils... 
Sans l'avoir bien pratiqué, j'ai même appris à y jouer. Alors je suis prête à parier que cette tradition a encore de beaux jours devant elle. 

jeudi 7 mai 2015

Pour l'amour d'Aammiq

Je me souviens encore de mes amis Libanais me disant que la guerre avait fait fuir les oiseaux. Et c'était vrai que dans les années 90 on n'entendait guère de pépiements joyeux. Personne ne m'avait parlé d'Aammiq et son projet de conservation de l'environnement qui allait voir le jour, et pour cause... 
Les années de guerre avaient mis cette propriété privée de 3500 hectares de nature (montagne boisée, zone humide, activité agricole, etc) entre parenthèses. La zone avait déjà perdu près de 700.000 arbres et les 240 hectares de marécages  avaient été presque complètement mis à sec. Terrible constatation alors que les écrits ottomans du 17ème siècle évoquaient une zone humide allant jusqu'à 30 km de là...

La majeure partie de ces terres situées au cœur de la vallée de la Bekaa ouest appartient à la famille Skaff depuis 1927. C'est la troisième génération qui a décidé en 1997 de reprendre la gérance des lieux. L'année suivante, la conservation a débuté avec l'aide d'une organisation internationale. Depuis 2005, Aammiq fait aussi partie de la Shouf Biosphere Reserve, comme plusieurs villages du versant ouest de la montagne.

Aujourd'hui, on peut y faire de belles randonnées et, avec un peu de chance, y voir des oiseaux migrateurs : cigognes blanches, pélicans, aigles..., et des mammifères locaux comme les sangliers, renards, loups, hyènes et même des buffles (réintroduits en 2002) !




Toujours dans l'idée de l'éco-tourisme, un restaurant écologique -Tawlet Ammiq (la table d'Ammiq)- existe depuis trois ans au même endroit. Energie solaire, puits canadien, mobilier en bois de palettes recyclées, recyclage systématique des déchets, cet éco-resto a toute la panoplie pour séduire même les écolos purs et durs, et met en avant recettes, ingrédients et producteurs locaux. 
Je sais pas vous, mais moi... je kiffe !
Et pour confirmer, "çà plaît à tous les âges et surtout aux jeunes" m'a dit Michel Skaff, avant d'ajouter "la nature a une valeur qui est quantifiable... et c'est le futur !". Pourvu que les générations à venir en restent convaincues...



Si vous n'avez que deux minutes, çà tombe bien... faites vos premiers pas grâce à cette vidéo.

jeudi 30 avril 2015

Belmont le bien nommé

Une bonne heure de voiture après avoir quitté Beyrouth vers le nord et une petite grimpette, nous voilà au pied du monastère de Belmont (Balamand en arabe) construit au XIIème siècle par les cisterciens. 
Cet endroit m'a séduite aussitôt. C'était un soir d'août, encore très chaud. La moiteur beyrouthine derrière nous, nous avons pénétré ce havre de fraîcheur, parfumé des pins environnants. On y donnait un concert ce soir-là. Le célèbre pianiste Abdel Rahman el Bacha enchantait à nouveau son pays natal de son talent.
Je sens encore ces voûtes vieilles de plus de 800 ans vibrer au son d'un Nocturne de Chopin...

Un joli cloître planté d'arbres, une église toute en pierres apparentes et aux voûtes épurées, et désormais ornée d'une belle iconostase.

Les moines orthodoxes qui l'occupent à présent ont su conserver le dénuement cistercien d'origine. On n'a qu'une envie : contempler en silence.

C'est une partie de l'histoire de nos ancêtres qui se trouve là. C'est Citeaux implanté en terre d'Orient et toujours vivant grâce aux orthodoxes. Un mélange envoûtant de vieilles pierres chauffées à blanc, de nature âpre, de psalmodies et de silence.

Ecoutez comme c'est beau !



dimanche 26 avril 2015

Yalla sobhyeh !

Yalla est un des premiers mots que j'ai appris à peine les pieds au Liban. On l'entend à tout bout de champ et sur tous les tons. Yalla yalla pour bouger. Yalla byyyyye pour au revoir. Même la chanson de Dalida "Yalla bena yalla", qui ne la connaît pas ?!
Mais "sobhyeh"... çà, c'est tout un monde !

Une fois les gamins partis à l'école, Mirna (ou Rima ou Zakiyeh...) se poste à la fenêtre : "Ya Zeina ! Ya Jeannooo (Jeanne) ! Venez... Sohbyeh !" Pas besoin de le dire deux fois. Vite, on enfile sa abaya (sorte de djellaba). Cà sent déjà le café dans tout l'immeuble. On s'installe sur le balcon (vue directe sur la rue pour commenter), et c'est parti ! Les ragots, les potins, la maladie du petit dernier, les conseils pour telle recette, pour les boutons de ceci ou cela, pour choisir la bonne manucure, pour retenir son mari à la maison, pour faire les yeux doux au jeune voisin du bout de la rue (pour la fille de Zeina voyons !)... Cà papote, çà rigole, çà se chamaille et çà sirote le café ! 
On finit souvent par retourner la tasse qui dégouline de marc. Celle qui s'y connaît le mieux - ou peut-être qui a le plus d'imagination - lit l'oracle. "Yiiiiiiiiii il y a un homme qui te regarde", "tu vas recevoir de l'argent", "ta voiture te lâche"... etc. Et la célibataire doit absolument appuyer son pouce au fond de la tasse. Elle a évidemment toutes ses chances de trouver un mari puisqu'un bel anneau apparaît sur fond noir. Yalla les filles, c'est pas tout çà, mais faut penser à préparer le déjeuner !

Faut pas croire non plus que sobhyeh est exclusivement féminin. Les hommes aussi se retrouvent autour du sacro-saint café. Cà parle politique, famille, boulot, problèmes de mecs et... des femmes !

Bon ok, on mélange pas les torchons et les serviettes. Mais ce serait beaucoup moins drôle... Le seul hic : je ne peux pas en parler.

A bien écouter ce mot "sobhyeh", j'y entends une aspiration de la première gorgée de café trop chaud. Les lèvres serrées au bord de la tasse, "ssssssssssssobbb". La fin du mot vient toute seule quand la gorgée est avalée. Cà réchauffe le cœur en même temps que le gosier. Cà sent la convivialité à plein nez. Un concentré de Liban dans une tasse quoi !

samedi 25 avril 2015

Un air de là-bas

Une balade sur la corniche. On flâne, on admire le paysage, la Méditerranée à perte de vue. La marmaille joue sur le trottoir. Les jeunes hommes (et les moins jeunes) dévisagent les filles qui passent. On fait le plein de bruit, de conversations, de rires, de coups de klaxon...
- Tu viens ? On va prendre un verre en terrasse.
- Attends ! Ecoute un peu...